01/2016: Le Restoroute

Le carrefour du Bois-Lopin

Située à 3 km au sud de Tours, le carrefour du Bois-Lopin est en fait une bifurcation entre la Nationale 10 et la Nationale 143 qui s'achève à Châteauroux. Le nom du lieu vient tout simplement d'un petit bois faisant partie du vaste parc de Grammont.

Rest01 1La carte de l'état-major de 1866 permet de bien distinguer la Route Impériale 10 (nord-sud) et la 143 qui s'engage vers le sud-est. On peut noter au centre de l'image la mention "Télégr" rappelant le relais 35 du télégraphe Chappe. Source image: IGN.

 

Rest02 1

Sur l'image de gauche (source IGN) de 1949 la bifurcation n'a pas vraiment changé, seule l'Auberge du Bois Lopin (flèche bleue) accueille les usagers de "la 10" et ce depuis les années 1930.
Sur la photo de droite 
(source IGN) de janvier 1955, un nouvel établissement (flèche rouge) vient tout juste de sortir de terre quelques centaines de mètres plus au sud mais de l'autre côté de la chaussée, le "Restoroute des 24 Heures" !

 

Res24Un document exceptionnel, la maquette datée de 1956 du projet du Restoroute de la Fourche d'Auvours à Yvré-L’Évêque près du Mans (croisement N 23 et N 157) des architectes MM. Barthélémy et Chalumeau. L'architecture reprend bien entendu celle du Restoroute de Chambray-les-Tours ouvert depuis 1955. Source: Archives départementales d’Indre-et-Loire, 79 J 960

 

Rest04Carte postale publicitaire éditée par la chaîne des Restoroutes à la fin des années 1950 mettant l'accent sur la modernité de ses établissements. Collection L. Carré

Mais au fait, le Restoroute c'est quoi ?

Lancé au milieu des années 1950 par la SERTA, ces restaurants routiers reprennent le principe des "diners" américains. Que ce soit l'architecture des bâtiments, ou le service, pour les clients une pause au Restoroute "c'est l'Amérique".
Dans les années 1960, sous l'impulsion de l'illustre Jacques Borel, une véritable chaîne de sept restaurants se structure le long des grandes nationales françaises. Celui de Chambray-les-Tours,
œuvre de l'architecte M. Barthélémy, est baptisé "Les 24 Heures" faisant ainsi allusion à son ouverture ininterrompue. Les locaux flambants neufs et modernes du Restoroute ne sont pas sans inquiéter la famille Gentilhomme qui tient l'Auberge du Bois Lopin située quasiment en face. 

Rest18restoroute-michelin.jpg

Au début des années 1960, le Restoroute des 24 Heures est déjà référencé dans le Guide Rouge, qualifié de "table simple, convenable" (source image: Guide Rouge Michelin 1961). Malgré cela, la chaîne commence à souffrir d'une image de marque peu flatteuse de "gargote", ne faisant reculer en rien la clientèle qui s'y presse toujours plus nombreuse.

chambray01.jpgCarte postale publicitaire de la fin des années 1960, le Restoroute connait alors son âge d'or. Collection L. Carré.

Lorsqu'il ouvre en 1955, le trafic quotidien moyen sur la Nationale 10 se limite encore à 5500 véhicules légers et à 865 poids-lourds. Une douzaine d'années plus tard, ce sont 18000 véhicules qui empruntent chaque jour "la 10". La société de consommation bat son plein et les familles s'équipent dans l'ivresse des "Trente Glorieuses". La clientèle du Restoroute se veut hétéroclite, sur le parking, Mercedes coupé et autres Triumph Herald cabriolet côtoient les populaires Simca P 60 Montlhéry comme les modernes Renault 16.

Rest08Une belle publicité située sur la Nationale 158 à St-Cyr (au nord de Tours) vante les services de la NERVA, même si l'adresse de la vieille succursale Renault prime encore, et du Restoroute (collection B. Lamonerie). On pardonnera l'erreur manifeste de kilométrage puisque ce sont plutôt 9 km qui séparent ladite publicité de la bifurcation du Bois Lopin. L'auberge éponyme n'a d'ailleurs pas capitulé devant la concurrence de la "gargote ricaine" qui s'est installée en face et elle organise des manifestations originales comme des expositions de matériel agricole.

Rest09Exposition de la gamme Massey-Ferguson devant l'Auberge du Bois-Lopin au milieu des années 1960. Collection L. Carré, don d'un internaute.

La Régie au Bois-Lopin

Le Restoroute des 24 Heures n'est pas le seul à sortir de terre au début des années 1950 à la bifurcation du Bois Lopin. Une petite station Antar (ellipse rouge, source photo: IGN), elle aussi baptisée les "24 Heures" offre ses services uniquement (pour le moment) dans le sens Province-Paris.

Rest05

 

 

Rest06

Son architecture en forme de pentagone se veut tout aussi contemporaine que celle du Restoroute, seule la façade se détache en formant une légère saillie. De chaque côté de la Nationale, de vastes panneaux "Antar" signalent la station qui distribue aussi du gas-oil comme l'indique une petite enseigne lumineuse.

 

Rest07Un vaillant pompiste doté de tous ses accessoires (uniforme, casquette et sacoche de cuir) attend le naufragé de la jauge à essence (source cliché: A.D. 37)La station et le Restoroute "des 24 Heures" constituent un équipement moderne au service des automobilistes et des chauffeurs routiers de ces années 1950 pleines de promesses... (source cliché: Antarama.free.fr)

En 1955 la NERVA, succursale Renault de Tours, fait construire un garage neuf, plus vaste et plus moderne situé en périphérie de Tours. Le carrefour du Bois Lopin à la bifurcation de deux grands axes est donc le lieu idéal. La succursale est prête en 1956, les ateliers accueillent aussi la SAVIEM filiale poids-lourds de la Régie.

Rest17Au début des années 1960, la NERVA flambant neuve supplante la vielle succursale de l'avenue de Grammont. Associée au Restoroute et à la station Antar (source image: A.D. 37), c'est une véritable petite cité de automobile qui s'épanouit sur les bords de la Nationale 10.

L'autoroute m'a tuer !

Mais le vent du progrès continue de souffler, les champs laissent progressivement place aux immeubles (source cliché: IGN), l'autoroute est annoncée prochainement ce qui commence à inquiéter ceux qui vivent du trafic de la Nationale 10 au Bois Lopin, comme ailleurs. Attendu depuis des années, l'autoroute est arrivée à Tours par tronçons progressifs. Un premier ouvre à l'est de la ville en 1967 sur 2 petits kilomètres qui seront prolongés de ... 3 kilomètres en février 1971. Les automobilistes peuvent désormais éviter la pénible traversée de la cité tourangelle et filer bon train vers le sud-ouest.

Rest10L' A 10 encore embryonnaire se termine (très vite !) par une bretelle débouchant juste devant le Restoroute après être passée sous les jupes de la Nationale 10 (source image: AD37).

La sortie obligée devant le Restoroute sera une aubaine d'une courte durée, l'A 10 poursuivant inexorablement son avancée vers le sud-ouest, les tronçons isolés faisant peu à peu leurs jonctions. On peut rallier Paris à Tours "sans un feu rouge" à compter du 18 juillet 1974, Paris-Poitiers en octobre 1977 et il faudra attendre juillet 1981 pour un Paris-Bordeaux.

 

La bifurcation connait elle aussi de grands bouleversements (source image: IGN), la succursale Renault prend ses aises et investit l'autre rive de la Nationale 10. La petite station Antar initiale n'est plus, elle a laissé place à un parking exposant les dernières productions de la Régie. Au sud-est immédiat, un vaste hypermarché "SUMA" a ouvert depuis mai 1968 et les champs ne finissent plus de se couvrir de pavillons. C'est la rançon de la modernité. 

Avec l'ouverture du tronçon Tours-Châtellerault, qui sera effective en 1977, l'établissement anticipe l'effondrement de sa fréquantation et ferme les portes fin 1975. L'avenir semble bien morose pour ce tout petit bout d'Amérique en Touraine. Le Restoroute se languit, la cohue de la grande époque, les croque-monsieur dévorés sur le pouce, au coin du comptoir ne sont plus que des lointains souvenirs. Les petits garçons en route vers Royan ou Biarritz ne se prennent plus pour Joss Randall en poussant les portes «façon saloon » qui conduisent aux toilettes. Même le coin cosy, avec sa petite cheminée et les deux fauteuils Club en skaï véritable, n’accueille plus, le temps d'une pause, de V.R.P. replets, leurs 404 grises et autres ID blanches garées en devanture. L'heure est désormais à la rapidité, l'efficacité, la rentabilité, on est entré de plain-pied dans une autre époque !
 

Rest12L'Auberge du Bois Lopin à la fin des années 1970, la clientèle se fait plus rare depuis l'ouverture de l'autoroute en 1977 (source image: Nouvelle République).

Après quelques réaménagements intérieurs, le Restoroute est repris début 1976 par la succursale Renault, pour devenir la cantine du personnel du garage, Les conversations ont changé, « j'espère qu'il n'y aura pas de bouchon à Ruffec cette fois-ci » a laissé place à « je viens de changer un pare-brise de R 30, c'est pas commode ». La bifurcation du Bois Lopin continue sa mue, devenant un simple embranchement menant vers différents quartiers de l'agglomération tourangelle. La périurbanisation est passée par là, faisant une victime notoire, l'Auberge du Bois Lopin, rasée au profit d'une station de lavage en 1988.

Que reste-t-il de nos amours ?

Au milieu des années 1990, l'ancien Restoroute ferme pour de bon, désaffecté le bâtiment est toujours la propriété du parc immobilier de la firme au losange qui, pour le moment, a toujours refusé les nombreuses propositions d’achat. A l'intérieur, le désordre et la poussière règnent, les vitres sont crasseuses, les jardinières ont définitivement disparu, même la publicité de Saint-Cyr a été profanée.

Rest16

Rest13L'ancien Restoroute attendant des jours meilleurs. Février 2008, collection L. Carré.

Rest14Malgré son abandon, le bâtiment garde un cachet certain. Février 2008, collection L. Carré.

Rest15Deux symboles des Trente Glorieuse réunis. Avril 2015, collection L. Carré.

La fin.

Depuis le printemps 2016 le Restoroute a littéralement disparu sous une immense bâche vantant les mérites du service Renault Occasions. Avec le transfert de la succursale à quelques centaines de mètres de là en juin 2017, le site occupé par la firme au losange depuis 1956 va être réaménagé en profondeur pour devenir un pôle d'échange intermodal, un parking permettant de stationner son véhicule avant de changer de mode de transport. Le grand garage Renault mais aussi le Restoroute sont donc condamnés à finir sous la pioche des démolisseurs dans les mois qui viennent. Malgré les appels dans les médias locaux la cause du Restoroute ne semble pas avoir ému les élus et les décideurs laissant disparaitre ce patrimoine peut être pas assez ancien ou plus probablement pas assez rentable....

Tv tours

Avant la démolition du bâtiment un amateur a pu y pénétrer avec son appareil photographique pour figer ce qui fut en son temps la modernité incarnée puis délaissée.

"Les Restoroutes vous remerciaient et vous souhaitaient bonne route".Pub restoroute01 1

 

Retour à l'accueil:

accueil-1.jpg